Lettre ouverte à la première ministre Pauline Marois

Publiée par Pierre Landry, président de la Société des musées du Québec

Dans la foulée des appels incessants des membres de la SMQ et des résolutions qu’ils ont adoptées lors de la dernière assemblée générale annuelle, Pierre Landry, président de la Société, lançait, le 25 octobre dernier, un véritable cri du cœur à la première ministre Pauline Marois. Dans une lettre ouverte, le président fait état de la situation précaire des musées et plaide pour que le gouvernement du Québec fasse du dossier des musées une priorité et investisse massivement et de façon structurante afin de résoudre la crise financière qui prévaut dans le réseau muséal.

—-

{{{Un cri du coeur des musées du Québec
_ Lettre ouverte adressée à la première ministre Pauline Marois}}}

Madame la Première Ministre,

C’est au nom de la collectivité muséale québécoise et à titre de président de la Société des musées du Québec (SMQ) que je vous adresse aujourd’hui ce message, qui se veut un cri du coeur lancé comme un pressant appel à l’aide. Les musées du Québec vous interpellent aujourd’hui parce qu’ils ne sont plus en mesure de mener à bien leur mission. Qu’ils évoluent dans les sphères de l’art, de l’histoire ou de la science, qu’ils soient de grande ou de petite taille, la situation des musées est la même partout : budgets constamment à la baisse, collections menacées, mandats de plus en plus difficiles à combler.

Alors que l’enveloppe budgétaire est demeurée à peu de chose près la même depuis des décennies, le rôle des musées dans nos sociétés a constamment évolué et leur implication au sein des collectivités s’est considérablement accrue au fil des ans. Contraints de s’adapter aux changements technologiques et de développer des approches novatrices pour rejoindre leurs publics, les musées du Québec ne seront bientôt plus en mesure de livrer la marchandise. Qui plus est, la politique muséale adoptée en 2000 n’aura pas permis de régler une situation d’iniquité au sein du réseau muséal. En réalité, alors qu’un certain nombre d’institutions ont droit à une aide au fonctionnement, d’autres, tout aussi performantes, sont laissées pour compte.

{{Un constat qui ne date pas d’hier}}

La situation que je décris ici est bien connue du milieu muséal et des différents états majors qui se sont succédé à la tête du ministère de la Culture et des Communications au cours des dernières années. Consciente des difficultés majeures touchant les musées, la ministre libérale Christine St-Pierre commandait en 2010 la formation d’un comité conjoint SMQ-MCCCF dans le but de trouver des pistes de solution aux nombreux problèmes du réseau. Malheureusement, après deux ans de séances de travail et de discussions, la SMQ décidait en 2012 de se retirer du comité conjoint, principalement parce que le Ministère refusait d’admettre que la solution au problème récurrent du sous-financement des musées repose sur une augmentation significative de l’enveloppe actuelle consacrée aux musées et à leur fonctionnement. C’est le même constat qui a été clairement formulé à l’occasion des États généraux des musées du Québec, qui ont culminé avec le Grand Chantier tenu en octobre 2011 où 73 recommandations, adoptées par les membres de la SMQ, mettaient en lumière les problèmes de sous-financement.

À la suite de l’élection de votre gouvernement à l’automne 2012, de nombreuses rencontres ont eu lieu avec les hauts gradés du ministère de la Culture et des Communications. Le Ministère a par ailleurs explicitement reconnu qu’il y avait une crise, M. Kotto affirmant lui-même la nécessité d’y apporter des solutions « à court,
moyen et long terme » et de faire de l’avenir des musées une priorité gouvernementale. C’est d’ailleurs dans un esprit de sensibilisation et de consultation qu’a été mis sur pied en mai 2013 le Groupe de travail sur l’avenir du réseau muséal présidé par M. Claude Corbo. Les institutions muséales ont répondu en grand nombre à l’invitation lancée par le groupe. Plus de 125 mémoires ont été déposés et 70 d’entre eux ont fait l’objet de présentations lors d’audiences organisées dans différentes villes du Québec.

{{Des solutions structurantes}}

Nous saluons, Madame Marois, les initiatives que vous avez prises récemment en matière de philanthropie culturelle, mais malheureusement ce type d’aide ne peut constituer une panacée. Plus particulièrement en région, la sollicitation s’avère excessivement difficile d’autant plus que les causes liées à la santé ou aux sports trouvent toujours des échos plus favorables que lorsqu’il est question de culture. Cependant, de la même manière qu’ils exploitent efficacement les approches de partage de ressources, il faut reconnaître que les musées s’investissent avec succès dans la diversification de leurs revenus autonomes et privés. On mésestime vraisemblablement les efforts déjà consentis à ce chapitre, un labeur qui se fait trop souvent au détriment de la mission première de l’institution.

Dans les prochains jours, le président du Groupe de travail sur l’avenir du réseau muséal, M. Claude Corbo, dévoilera ses recommandations. En lien avec ce dépôt imminent, la SMQ a de son côté interpellé le ministre Maka Kotto afin qu’il puisse nous faire part le plus rapidement possible de ses engagements.

Les musées du Québec en appellent aujourd’hui à vous, Madame Marois. Nous en
appelons à notre première ministre et à l’État québécois. À l’heure où le gouvernement fédéral se désiste de plus en plus de la scène provinciale, votre gouvernement doit réaffirmer encore davantage son leadership en matière de culture.

Présentes dans toutes les régions du Québec, les institutions muséales (musées, centres d’exposition et lieux d’interprétation) sont à la fois les gardiennes de notre mémoire collective et les fiduciaires de nos trésors les plus précieux. Résolument contemporaines, les institutions muséales sont des lieux d’apprentissage innovants, leur apport à l’éducation et à la qualité de vie est essentiel. Créateurs d’emplois, lieux de diffusion de première importance, acteurs incontournables en tourisme culturel, les institutions muséales participent de façon substantielle au développement social, économique et identitaire du Québec et de ses régions.

Nous croyons que le gouvernement doit faire de la culture, de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine québécois une grande priorité. L’État québécois doit investir massivement et de façon structurante dans un réseau où culture, patrimoine, connaissances et savoirs s’avèrent les ingrédients de base et les vecteurs d’un humanisme actif et agissant.

Pierre Landry
Directeur du Musée du Bas-Saint-Laurent
Président de la Société des musées du Québec qui regroupe et représente plus de 300 institutions muséales.