Gazon maudit

Si j’avais des talents de caricaturiste, c’est un dessin aujourd’hui qui ferait office de billet. On y verrait la Maison nationale des Patriotes. Devant, il y aurait la directrice du musée, en vêtements de jardinage et en sueur, une tondeuse à gazon encore en marche à ses côtés. Elle serait interpellée par un homme vieillissant, coiffé d’un bonnet rouge, avec une ceinture fléchée à la taille et une faux à la main. Derrière lui, une vache tenue en laisse. Plus loin encore, une camionnette dont la partie arrière déborderait de joyeuses chèvres indisciplinées. Vous visualisez bien l’image? Alors maintenant… Dans une bulle, au-dessus de la directrice générale, il y aurait un gros point d’interrogation entre deux points d’exclamation, alors que dans celle au-dessus du bonhomme, on pourrait lire : « J’ai une solution à votre problème qui respecte la mission patrimoniale du musée. Je suis prêt à tondre le gazon gratuitement à la faux. La vache ajoute au pittoresque, mais pour un gazon très court, les chèvres sont plus efficaces! »

La vérité derrière cette caricature, c’est qu’après des années de financement non indexé, les dernières restrictions budgétaires forcent la direction de la Maison nationale des Patriotes à ne plus donner de contrat pour l’entretien tant intérieur qu’extérieur du musée. La tonte du gazon relèvera désormais de l’équipe interne, utilisant la clause « toute autre tâche connexe », à moins, bien entendu, qu’un bénévole accepte gentiment de leur prêter main-forte… ou encore quelques chèvres. En attendant, c’est la directrice générale qui s’est acquittée de la tâche, à la grande surprise des résidents de Saint-Denis-sur-Richelieu. Après tout, la Maison nationale des Patriotes est reconnue et soutenue par le ministère de la Culture et des Communications, elle devrait être en bonne santé financière, non? C’est justement pour conserver la santé financière du musée, tout en assurant la réalisation de sa mission, que sa direction a choisi de couper l’entretien plutôt que de nuire à sa capacité d’action. Il faut aussi savoir que l’équipe se compose uniquement d’une directrice, d’une adjointe à la direction et d’une responsable de l’action culturelle éducative.

Certains diront que le gazon de la Maison nationale des Patriotes n’est qu’une anecdote sans importance. Considérant que des choix bien plus déchirants et déterminants pour les organismes culturels régionaux seront sans doute à faire dans les mois à venir pour assurer une saine gestion de leurs finances, effectivement, le gazon semble bien futile.

Le CMCC n’a pas de gazon à tondre, c’est compris dans le loyer. Toutefois, des réorganisations internes ont dû être faites après l’annonce d’une coupe de 15 % de son budget de fonctionnement. Dès janvier, la ministre de la Culture avait prévenu les conseils régionaux de la culture qu’un effort leur serait demandé dans la démarche d’assainissement des dépenses publiques. Voilà, notre part est faite. Du moins, c’est ce que l’on souhaite. Bien que les budgets dédiés directement au soutien des artistes et au fonctionnement n’aient pas été tronqués dans le dernier budget provincial, il faut reconnaître que la part du milieu culturel dans cette course à l’équilibre budgétaire se fait, depuis quelques mois déjà, au quotidien. Les restrictions budgétaires qui limitent l’action de tous les alliés naturels du milieu culturel, et le ralentissement des investissements régionaux en culture dû à la réorganisation de la gouvernance régionale se font bel et bien sentir sur les budgets des organismes culturels.

Les « futiles préoccupations gazonnées » des organismes culturels cachent, en fait, une réalité qui n’a rien d’anodin. Les budgets ne cessent de diminuer et les solutions sont de plus en plus temporaires. Le CMCC continue de documenter l’impact du climat d’austérité généralisée sur les organismes culturels de la région. Aussi n’hésitez pas à me faire part de votre situation particulière. Même lorsque vous croyez que votre réalité relève de l’anecdote, dites-vous bien que lorsque les anecdotes s’additionnent les unes aux autres, on obtient une histoire. Les chiffres parlent, les histoires encore plus.

Dominic Trudel

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